14 septembre 2006
La cave
2 Septembre 1895
Cher Herbert,
Quelle ne fut ma surprise lorsque je découvris enfin la maison que mon défunt grand-père m’avait léguée. Ce qui est sûr, c’est que j’étais bien content d’arriver enfin à bon port ! Après avoir passé près de deux heures sur des routes cahoteuses, nous sommes enfin arrivés, moi, mes meubles et mes domestiques, devant l’imposante grille du jardin -qui pour l’instant ressemble plus à une jungle ! Ce domaine est tout bonnement impressionnant, et c’est tout courbaturé que j’en ai fait la visite. Bien sûr, je suis encore loin d’avoir tout vu. Les principaux éléments que j’ai remarqués dans le jardin sont la petite cabane à outils poussiéreuse et un puits dont l’entrée est murée. Pour l’instant je n’ai visité que le premier étage de la cabane. Je l’inspecterai entièrement lorsque j’aurai fini de m’installer. Donc, après avoir visité une infime parcelle du jardin, je me dirigeai enfin vers la maison, où les domestiques étaient déjà en train de décharger mes meubles. Bien que je ne compte rester ici que quelques mois, il faut bien que j’occupe la place vacante ! Je fis donc une tournée de reconnaissance dans cette grande bâtisse qui m’appartient à présent. On s’y perdrait presque ! Je pense que je n’utiliserai que très peu de pièces. Je compte m’installer au premier étage et y loger les domestiques, utiliser les salles du rez - de- chaussé comme pièces de fonction, salle à manger, cuisine, salon de réception etc…
Voilà donc un petit aperçu de ma première journée passée dans cette magnifique maison. Il faudrait que toi et ta femme veniez me rendre visite.
Transmets mes amitiés à ton épouse et fais moi parvenir de tes nouvelles !
Howard
7 Septembre 1895
Cher Herbert,
Merci pour ta lettre, recevoir des nouvelles de la ville m’a fait vraiment très plaisir, bien que je me sente vraiment à mon aise à la campagne. Je m’y sens vraiment comme un poisson dans l’eau ! J’aime beaucoup m’asseoir devant la maison pour lire ou écrire (après tout je suis venu là pour ça !). Le grand air m’incite souvent à aller faire de grandes balades aux alentours. Je ne m’en étais pas rendu compte au début, mais la forêt nous engloutit presque. Cette dernière est d’ailleurs vraiment impressionnante. J’y ai fais de longues promenades et plusieurs fois j’ai cru ne pas en sortir ! Il semble que les arbres bougent afin de vous jouer des tours.
Je vous avais parlé de la cabane à outils, eh bien maintenant je l’ai entièrement explorée. J’y ai remarqué des choses bizarres. Au deuxième étage (qui ressemble plus à un grenier), il y avait une table, une chaise et une sorte de paillasse où l’on pouvait vaguement distinguer une forme de corps imprimée. Ce qui est étrange, c’est que de ce mobilier rustique se dégageait une impression de fraîcheur. J’entends par là que j’ai eu l’impression que le propriétaire de ces objets venait à peine de quitter son foyer. A part ces meubles, je n’ai trouvé aucune trace de présence humaine.
J’ai également découvert qu’il y avait une cave dans la maison. Je l’ignorais, mais j’ai découvert une étrange porte, une porte en chêne massif avec d’énormes battants de fer, fermée à double tour. Charles a vite découvert la clé en faisant des rangements sommaires dans la cuisine.
Lorsque nous enfin ouvert l’hideuse porte, un souffle chaud semblant venir de la bouche des enfers éclaboussa notre visage. Ce vent pestilentiel nous fit reculer d’horreur. Une fois remis de notre surprise, nous avons descendu les massifs escaliers de pierre taillés grossièrement.
Il faisait un noir d’encre au fond de ce trou ; j’envoyai alors Charles chercher des lampes. Je remontai et restai au bord des marches, le plus proche possible de la lumière. Lorsque Charles revint avec les lampes, nous descendîmes en bas de ce gouffre qui paraissait sans fond.
Cette cave sentait le moisi et l’humidité, chose normale pour une cave. Elle dégageait cependant quelque chose de vraiment malsain. Les murs suintaient d’humidité, mais si on les touchait, au lieu de l’habituelle fraîcheur des murs de pierre, on avait l’impression de sentir une douce chaleur maladive émaner de ces parois, et on gardait sur la main une odeur de mort.
Malgré sa petite dimension, la cave paraissait se prolonger. Il y avait un mur de briques juste sous une voûte. Mais, nous nous sentions très mal à l’aise, Charles et moi, alors nous sommes vite remontés.
Cette cave me paraît vraiment curieuse et je songe à faire abattre ce fameux mur. Que ferais- tu à ma place ? Je te le demande car les domestiques n’ont guère plus de jugeote que moi. Ma curiosité me pousse à découvrir ce qu’il y a derrière ce mur, mais un sentiment de peur m’empêche de passer le pas. Que faire ?
Réécris- moi vite ! J’ai hâte d’avoir de tes nouvelles.
Howard
10 septembre 1895
Je suis vraiment désolé de ne pas avoir attendu ta réponse à ma précédente lettre, mais pouvoir confier à quelqu’un ce qui m’arrive me rassure.
En effet, la situation ici est de plus en plus inquiétante.
La nuit des sons se font entendre dans le jardin. Des sortes de bruits d’animaux qui semblent s’intensifier les soirs de pleine lune. Ils ont également l’air de se rapprocher de nuit en nuit.
L’autre soir, j’ai même cru entendre quelque chose gratter à ma fenêtre, mais lorsque je suis allé repérer un éventuel animal, seules l’étrange clarté de la lune et les ombres menaçantes de la forêt environnante.
L’ambiance s’est dégradée. Les domestiques sont de plus en plus craintifs à l’approche de la nuit. Ils commencent à se faire pressants, veulent revenir à la ville. Ceci m’inquiète beaucoup. Hier, mon jardinier m’a menacé de s’en aller. L’entretien du jardin m’importe peu, mais si un seul d’entre eux s’en va, ils risquent de tous perdre confiance en moi. Je n’en dors plus la nuit. Je m’angoisse de plus en plus et ces bruits nocturnes n’arrangent pas les choses.
J’en viens à me demander si ce ne sont que des hallucinations sonores dues à cette peur de perdre mon personnel, donc ma seule compagnie. Tout cela est vraiment étrange. Je te prie de me répondre au plus vite possible, car j’ai grandement besoin de ton soutien.
Howard
15 septembre 1895
Je te remercie pour ta dernière lettre, bien qu’elle ne m’ait pas été d’une grande utilité. Bien sûr, j’ai plus que besoin d’un soutien moral. En effet, certains de mes domestiques ont à présent disparu sans donner de plus amples informations. Je crains que, encouragés par ces premiers départs, d’autres domestiques s’en aillent également. Te souviens- tu des attaques nocturnes ? Eh bien, elles ont redoublé. Auparavant j’en avais peur uniquement les soirs de pleine lune. Mais à présent, chaque nuit je redoute d’aller me coucher. D’ailleurs, la nuit dernière je n’ai même pas pu dormir. Les grattements se manifestaient non seulement à ma fenêtre, mais également à la cave. Tout ceci devient vraiment effrayant, et je crains être contraint à déménager. J’hésite encore, car tu penses bien que devoir abandonner la maison de mon grand-père me fait mal au cœur. Mais bien que je ne sache pas si je suis vraiment menacé et par quoi, je commence vraiment à avoir peur. S’il te plaît, fais moi part de tes conseils, je t’en saurais gré.
Howard
20 septembre 1895
Herbert,
Ceci sera probablement ma dernière lettre. Je t’en conjure, dès que tu auras lu ces premières lignes, envoie de l’aide à la maison de mon grand- père. Beaucoup d’hommes seront nécessaires pour tuer cette chose.
J’espère ne pas t’avoir trop paniqué, mais cela est nécessaire.
Il faut d’abord que je te raconte ce qui s’est passé. Le lendemain du jour où je t’ai envoyé ma précédente lettre, je suis allé chercher une bouteille de vin à la cave pour agrémenter mon dîner. J’y descendis donc et, transi de froid, je constatai qu’une brèche béante s’était ouverte sur le mur de pierre. Cela me figea immédiatement, et j’en laissai tomber ma bouteille de vin. Mais dès que je repris mes esprits, je courus quérir mon jardinier et une vieille lampe à pétrole.
Nous descendîmes donc au fond de cette bouche des enfers. Nous grelottions de peur, ne sachant trop à quoi s’attendre au fond de ce trou obscur. Nous nous glissâmes dans cette brèche et nous enfonçâmes dans la nuit. Premièrement, le sol n’était pas du tout pareil à la pièce adjacente. Il semblait être fait de terre humide et de mauvaises herbes. Mais cette végétation semblait consciente. En effet, nous avions l’impression qu’elle se déplaçait pour se mettre sur notre chemin et nous agripper les chevilles. C’était tout bonnement effrayant. Mais nous continuâmes à marcher et arrivâmes vers ce qui nous semblait être le fond. Nous nous arrêtâmes brusquement. Un souffle d’air nous transcenda, mais il semblait venir du bas. Alors, bien plus craintifs qu’avant, nous décidâmes de lancer quelques chose devant nous. Et nous eûmes raison. Nous prîmes une plante des alentours, l’enflammâmes et la jetâmes devant nous, comme prévu. Nous la vîmes tomber. Mais pas juste devant nous. Elle s’enfonça dans un puit qui paraissait sans fond. Nous prîmes peur et reculâmes d’un bond. Ce ne fut pas la chute de l’herbe morte qui nous fit sursauter mais deux yeux jaunes luisants qui nous fixaient par-dessus le puit.
Nous crûmes voir le diable en face de nous. Et si ce n’était lui, cela devait être l’un de ses missionnaires. Il bondit, sans doute dans le but de nous attraper et de nous faire subir les pires souffrances. J’eus le temps de fuir, mais je ne pourrais pas en dire autant de mon malheureux jardinier. A l’heure où je vous écris cette lettre, je suppose qu’il ne reste plus que quelques lambeaux sanglants de mon lui.
La bête se désintéressa très vite de sa dépouille, pour vainement tenter de se jeter sur moi. Heureusement, j’avais déjà commencé à courir, finalement trop effrayé pour me soucier de mon pauvre employé. Je pouvais presque sentir son souffle sur ma nuque. Mais la seule chose que je pus faire pour essayer de me protéger fut de lâcher ma lampe à pétrole et d’enflammer quelques herbes derrière moi. La bête, craignant probablement le feu, ralentit sa cadence et se mit à couiner de manière horrifique. J’ai encore dans les oreilles cet affreux cri. Je pus juste à temps remonter les marches de la cave, et en fermer la porte en catastrophe. Et c’est encore tout tremblant que je décidai de t’écrire cette lettre. Je crois que tous les domestiques ont fui, profitant de mon retard à la cave, et à présent je suis seul. Seul contre cette bête. Cela fait bientôt une demi- heure que je l’entends gratter à la porte de la cave, et je crois qu’elle arrivera à l’entamer…
Malgré son apparence bestiale, je crois pouvoir affirmer que cette chose n’est pas seulement un animal, et de ce fait expliquer la présence de la couche dans la cabane du jardin.
Je ne peux déserter cette maison. Situation stupide probablement. Je pourrais facilement m’en aller de cet antre, mais quelque chose m’en empêche. Je ne saurais décrire cette anomalie de la nature, mais il faut que je reste. Il faut que je sois confronter à cette bête, qui que ce soit. Alors dès que tu auras reçu cette lettre, envoie des secours, ou au moins quelqu’un pour démolir cette maison du diable. J’entends la bête… Elle monte…
Adieu, cher Herbert
Howard
Cette dernière lettre a été retrouvée à côté du cadavre desséché et partiellement mutilé de Howard Williams, dans la maison de Sir Christopher Williams. Rien ne fut jamais retrouvé dans la cave, ni couloir mystérieux, ni jardinier dévoré. Ses domestiques l’avaient probablement abandonné, pressentant une crise d’hallucinations destructrices.
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